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1. Portrait d'un homme (1862 - 1934)

Son parcours familial et industriel

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     À la sortie de l’université, en 1886, Henri Lambert, ingénieur comme son père, avait pris en charge les verreries familiales. Aussitôt, signe de son caractère, il procède à des innovations importantes qui eurent l’honneur des échos dans la presse spécialisée.

     Il est, ainsi, écrit que : "Nous apprenons avec plaisir que le four à bassin de M. Casimir Lambert fils, installé aux usines de la Planche, vient d’être mis enfin en activité. Les débuts ont été splendides, et la marche actuelle continue à être brillante et à donner des meilleurs résultats. Ce four présente des améliorations importantes sur les fours à fusion continue construits jusque maintenant ; on peut les énumérer comme suit : Dimensions du four. Jusque maintenant, toutes les idées et les essais étaient portés pour une grande longueur du bassin, et cela, dans le but de ne faire arriver que du verre parfaitement affiné aux trous de cueillage. M. Henri Lambert s’est dit : Diminuons la longueur du four, mais augmentons-en la largeur, le verre aura une plus faible vitesse, nous arriverons donc à le cueillir ayant séjourné un même nombre d’heures dans le four ; de cette manière, nous réduirons, dans une notable proportion les frais d’installation. C’est de ce principe qu’il a calculé la largeur de son four et lui a donné intérieurement huit mètres, la longueur étant de quatorze. La conservation des parois sera, en outre, mieux assurée et il trouvera, dans les réparations, un bénéfice considérable".

VerrerieLambert_Photo     Dans la famille les points de vue divergeaient. Sa soeur Aline, et surtout son mari Georges Despret avaient le regard et des intérêts ailleurs, et ni son frère Florent et ni son frère Paul ne le soutenaient activement.  C’est dans un climat de quelques années de tension familiale larvée qui à tout le moins paralysait l’action et empêchait des choix urgents, qu’il faut rechercher la genèse du "Barnum", la nouvelle grande verrerie personnelle qu’il fit construire en 1901. Henri Lambert n’avait d’autre issue s’il voulait développer ses activités, que de les faire siennes et d’abandonner l’héritage verrier familial de son père et grand père Casimir Lambert. Nous pensons donc que dès 1896, son père décédé, Henri Lambert comprit qu’il fallait penser à quitter l’entreprise familiale, qu’il avait fondamentalement rénovée, quelques années plus tôt, et se mettre en quête de terrains nécessaires à la construction de sa nouvelle usine où il pourrait enfin réaliser ses objectifs et ses ambitions. Tout cela l’obligea à changer de cap.  L’entreprise familiale de son père était ainsi cédée à son beau-père Léon Mondron, important maître de verreries, et son épouse Valentine Lambert.

     En 1900, le "Barnum" sortait de terre, à Lodelinsart (Charleroi). Sa construction avait été financée par la part d’héritage d’Henri à la suite du décès de son père.

     Dès lors libéré de ses obligations vis-à-vis de l’entreprise familiale, Henri Lambert choisit un terrain tout en longueur, dans un fond, le long d’un ruisseau, à Lodelinsart aux portes de Charleroi pour y construire son usine. Il le fera pour l’essentiel durant l’année 1901, mais commença les travaux dès le mois d’avril 1900. Le 12 février 1902, en conformité avec ses conceptions économiques, sociales et surtout morales il crée avec ses propres deniers (son héritage) non point une Société Anonyme à Responsabilité Limitée, – S.A.R.L. – mais bien une Société en Commandite "Henri Lambert et Cie", dont il est le seul associé commandité, c’est-à-dire qu’il en assume toute la gestion et une responsabilité financière illimitée sur ses fonds propres. À lui seul donc, de la bien gérer avec prudence et efficacité, ce qu’il fit grâce à une très bonne équipe qu'il intéressa, un très faible endettement et une croissance prudente.

     L’acte de constitution reflète bien cette conception et incarne à lui seul toute sa pensée.  Il y est stipulé que « M. Henri Lambert est gérant de la société et seul associé commandité indéfiniment responsable. Il a seul la gestion et la signature sociales. Les pouvoirs les plus étendus lui sont donnés pour gérer et administrer la société »… « La gérance de la société sera du vivant de M. Lambert, exclusivement personnelle à celui-ci, et ne pourra jamais être divisée, ni partagée sans le consentement de la majorité des commanditaires ».  Il apparait à la lecture de cet acte que c’est bien son oeuvre, son entreprise où il a tous les pouvoirs, mais dont il assume aussi toutes les responsabilités. Il y avait investi quasiment tout son avoir.

     Sa conception du bassin de fusion en grande largeur, mais aussi en très grande longueur, cette fois-ci, encore plus rationnelle et donc d’une grande efficacité et puissance de fusion, offrait des conditions optimales. Ce bassin ainsi que l’usine implantée avec espace et tout en ligne, étaient très modernes pour l’époque. La plupart des anciennes verreries s’étaient progressivement agrandies au cours du temps, avaient vu leurs bâtiments s’ériger autour d’un ou quelquefois deux fours à bassin de taille moyenne, sans beaucoup d’ordre, au gré des possibilités des terrains trop souvent étriqués et n’offraient pas des conditions d’utilisation parfaitement rationnelles de l’espace et surtout pas les meilleurs qualités et prix de revient.

LeBarnum    Le démarrage du très grand four fut difficile : la grève sévissait dans la verrerie carolorégienne. Ce four de fusion de près de 50 m de long était non seulement le plus grand du monde, mais procurait par la qualité de la fusion (homogénéité) la meilleure possibilité pour le soufflage de « canons » (cylindres) de verre à vitre de haute qualité. Dès 1903, dans son ouvrage sur « La verrerie au XXe siècle » Jules Henrivaux, ingénieur chimiste, ancien directeur de Saint-Gobain, écrit qu’« il nous a été permis de visiter récemment une nouvelle verrerie à vitre, à Charleroi (Belgique). Cette verrerie construite pour M. Henri Lambert, d’après ses plans et sous sa direction, contient, croyons-nous le plus grand four à cuve du continent. La construction économique et rationnelle de cette usine constitue à notre avis le type le plus perfectionné de la verrerie moderne ». Cet avis d’un expert étranger témoigne de la réputation acquise aussitôt, après sa création, par le « Barnum ».

     L’entreprise devint rapidement l’une des verreries à vitres des plus performantes du monde, sinon la meilleure. Elle attira la visite d’autorités ainsi que d’ingénieurs séduits par la modernité des installations.

     Mais une révolution technologique s'annonça bientôt, avec l'étirage mécanique vertical de l'ingénieur belge Fourcault.

     En avril 1927, la nouvelle officielle de la décision prise par Henri Lambert de transformer son four à bassin en grande usine à étirage mécanique est annoncée. M. Henri Lambert, déclare un chroniqueur de l’époque « est un des rares verriers belges qui aidèrent financièrement Fourcault à constituer les Verreries de Dampremy, ce qui lui valut, ainsi qu’à d’autres souscripteurs, certains avantages pour le cas ou il appliquerait chez lui l’étirage mécanique. M. Lambert n’avait pas voulu jusqu’ici tirer parti de ce contrat, et ce pour de raison toutes en son honneur. Il estimait, en effet, être moralement tenu de ne pas abandonner ses ouvriers, aussi longtemps que l’ancien procédé serait viable. Il trouve maintenant que l’heure est venue. C’est une date dans l’histoire de notre industrie verrière.  Car l’usine des fonds de Lodelinsart était la plus moderne et la mieux outillée de nos verreries à bouche.  C’est celle qui disposait du plus bas prix de revient. Si la meilleure estime qu’elle ne peut plus tenir, que doit-on penser des autres ? Il a suffi que la crise se prolonge un peu pour mettre knock-out le vieux procédé, à présent que nombre de bassins mécaniques sont en marche. À cet égard, le geste d’Henri Lambert a la signification d’un symbole ». À cette date il adopta, en effet, le dernier, le procédé Fourcault. « Cette transformation de l’outillage d’une des plus fortes verreries belges constituait un danger sérieux pour le Comptoir Fourcault », car Henri Lambert « industriel indépendant et économiste original jouissait d’une réputation très justifiée de manchestérianisme et de libéralisme économique intransigeant ». Il refusa donc, fidèle à sa conscience, de faire partie de ce cartel et lui mena la vie dure. Ainsi pendant ces trois ans d’existence (1927-30) ce Comptoir dut faire face au groupe Libbey-Owens, à Henri Lambert et aux exportateurs.

     En 1930, la situation se présentait de la manière suivante : deux groupes de verreries exploitant deux brevets différents (le procédé américain : Libbey Owens 30%, le procédé belge : Fourcault 70% de la capacité en Belgique) unis par des ententes plus ou moins étroites se trouvaient « sous le contrôle récent, mais étendu, des trois principales banques et de leurs filiales, dont trois sociétés holding créées tout spécialement pour contrôler l’industrie du verre mécanique ». Face à cette révolution, la verrerie à bouche ne faisait définitivement plus le poids. Un seul grand indépendant résistait : Henri Lambert dont la puissante usine Fourcault « bien équipée et dotée de grands moyens financiers continuait à refuser de se laisser absorber ». Seule des unités belges « Fourcault » en marche, l’usine poursuivait à plein régime sa production avec profit...

     Entretemps, le nom de famille "Lambert" devenait "Casimir-Lambert", à partir de 1924.

     La concentration union des Verreries mécaniques Belges (U.V.M.B. en 1930 ou "Univerbel")
     Les négociations furent âpres, longues, souvent interrompues, Henri Lambert menaçant de garder sa liberté. Mais ce dernier fut soumis à des pressions intolérables des financiers, menaces diverses, notamment de fomenter des troubles sociaux et des grèves pouvant contraindre de mettre la verrerie à l’arrêt.

     La concentration finale et quasi complète des verreries belges au procédé Fourcault recherchée par les groupes financiers était en fait une opération de sauvetage de leurs investissements spéculatifs à la mécanisation des années 1920 à 1928, de nombreux petits et moyens bassins verriers.

     Finalement, moyennant certaines améliorations de pourcentage d’apport et surtout l’achat à un bon prix par les trois groupes financiers d’une minorité du capital de la société "Vémélo", désormais une SARL, Henri Lambert céda ! Plus conscient que d’autres du désastre socio-politico-économique qui allait atteindre l’Europe dans la suite des années 30, de la haute probabilité d’une nouvelle grande guerre, de l’entrée en dépression de l’Amérique et de la menace des mouvements fascistes et communistes au Centre et à l’Est de l’Europe, il accepta finalement de pénibles conditions.  Son fils Valentin Casimir-Lambert (administrateur délégué) les refusait farouchement, préférant mettre l’usine à l’arrêt (la menace de grèves) que de céder.  Henri Lambert avait promis à son fils et enfant unique Valentin de ne pas céder. Ce fut là l’origine d’un grand drame familial entre le père et le fils.

     Les banques avaient obtenu ce qu’elles désiraient : la concentration de toutes les usines utilisant le procédé d’étirage Fourcault. Cette période avait connu ainsi en Belgique une véritable révolution industrielle intégrale caractérisée par des mouvements de groupement entre les verreries à vitre, la création d’un comptoir de vente en commun, et enfin à la suite de l’intervention des banques, par l’élimination des entreprises productrices concurrentes. On devine combien dans ce contexte la décision d’Henri Lambert, arrachée sous des pressions et des menaces diverses, dut lui être très pénible à prendre, lui qui était farouchement indépendant et contre toute atteinte à la libre concurrence, et cela d’autant plus qu’il se voyait amené par là à renier sa parole qu’il avait donnée à son fils de ne jamais céder.

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Valentin Casimir-Lambert

  • Vice président et administrateur d’ « Univerbel » (1935 – 1962)
  • Administrateur et membre du comité de direction de « Glaverbel » (1962 – 1971)
  • Membre du Conseil de Surveillance de Solvay et Cie (commandite) (1947 – 1967) puis administrateur de Solvay et Cie SA (1968 – 1971)
  • « The Responsible Democracy » - ca. 1946 (USA, non publié)

 

 

     Henri Lambert avait apporté l'unité "clef de voûte" à l'U.V.M.B., et en devenait un Vice Président, seul industriel au côté des financiers, tandis que l’équipe de direction d’Henri Lambert (Georges Henry et son beau-frère Edgar Brichard – tous deux brillants ingénieurs), allait bientôt en assumer la direction générale et technique.

     Sauver son entreprise, son oeuvre de toute une vie, de risques internationaux grandissants ou risquer de perdre la confiance et l’attachement de son fils unique : un dilemme cornélien dont les conséquences diverses ternirent, hélas, les dernières années de sa vie, ainsi que le désastre économique subséquent de l'U.V.M.B., de 1930 à son décès ...  Il a fallu attendre les années qui ont suivi la deuxième guerre mondiale pour un redressement notable.  Ensuite, la fusion de « Glaver » (glaces et verres à vitres) et d’ « Univerbel » (verres à vitres) formait (toujours sous le duo Henry-Brichard) l’important groupe verrier « Glaverbel », et devenait un leader européen et mondial, jusqu’au nouveau désastre – celui de la main-mise de B.S.N. sur Glaverbel en 1972 …

Biographie Nationale de Belgique 2012 : Henri Lambert Biographie Nationale de Belgique 2012 : Henri Lambert

Date de dernière mise à jour : 21/10/2012